29.6.06

Du style

Déprécier «l'écriture», c'est une précaution que prennent de temps à autre les écrivains nuls; ils la croient bonne; elle est le signe de leur médiocrité et l'aveu d'une tristesse. Ce n'est pas sans dépit que l'impuissant renonce à la jolie femme aux yeux trop limpides; il doit y avoir de l'amertume dans le dédain public d'un homme qui confesse l'ignorance première de son métier ou l'absence du don sans lequel l'exercice de ce métier est une imposture. Cependant quelques-uns de ces pauvres se glorifient de leur indigence; ils déclarent que leurs idées sont assez belles pour se passer de vêtement, que les images les plus neuves et les plus riches ne sont que des voiles de vanité jetés sur le néant de la pensée, que ce qui importe, après tout, c'est le fond et non la forme, l'esprit et non la lettre, la chose et non le mot, et ils peuvent parler ainsi très longtemps, car ils possèdent une meute de clichés nombreuse et docile, mais pas méchante. Il faut plaindre les premiers et mépriser les seconds et ne leur rien répondre, sinon ceci: qu'il y a deux littératures et qu'ils font partie de l'autre.

Deux littératures: c'est une manière de dire provisoire et de prudence, afin que la meute nous oublie, ayant sa part du paysage et la vue du jardin où elle n'entrera pas. S'il n'y avait pas deux littératures et deux provinces, il faudrait égorger immédiatement presque tous les écrivains français; cela serait une besogne bien malpropre et de laquelle, pour ma part, je rougirais de me mêler. Laissons donc; la frontière est tracée; il y a deux sortes d'écrivains: les écrivains qui écrivent et les écrivains qui n'écrivent pas,—comme il y a les chanteurs aphones et les chanteurs qui ont de la voix.

Il semble que le dédain du style soit une des conquêtes de quatre-vingt-neuf. Du moins, avant l'ère démocratique, il n'avait jamais été question que pour les bafouer des écrivains qui n'écrivent pas. Depuis Pisistrate jusqu'à Louis XVI, le monde civilisé est unanime sur ce point: un écrivain doit savoir écrire. Les Grecs pensaient ainsi; les Romains aimaient tant le beau style qu'ils finirent par écrire très mal, voulant écrire trop bien. S. Ambroise estimait l'éloquence au point de la considérer comme un des dons du Paraclet, vox donus Spiritus, et S. Hilaire de Poitiers, au chapitre treize de son Traité des Psaumes, n'hésite pas à dire que le mauvais style est un péché. Ce n'est donc pas du christianisme romain qu'a pu nous venir notre indulgence présente pour la littérature informe; mais comme le christianisme est nécessairement responsable de toutes les agressions modernes contre la beauté extérieure, on pourrait supposer que le goût du mauvais style est une de ces importations protestantes dont fut, au dix-huitième siècle, souillée la terre de France: le mépris du style et l'hypocrisie des moeurs sont des vices anglicans.

Cependant si le dix-huitième siècle écrit mal, c'est sans le savoir; il trouve que Voltaire écrit bien, surtout en vers; il ne reproche à Ducis que la barbarie de ses modèles; il a un idéal; il n'admet pas que la philosophie soit une excuse de la grossièreté littéraire; on versifie les traités d'Isaac Newton et jusqu'aux recettes de jardinage et jusqu'aux manuels de cuisine. Ce besoin de mettre où il n'en faut pas de l'art et du beau langage le conduisit à adopter un style moyen, propre à rehausser tous les sujets vulgaires et à humilier tous les autres. Avec de bonnes intentions, le dix-huitième siècle finit par écrire comme le peuple du monde le plus réfractaire à l'art: l'Angleterre et la France signèrent à ce moment une entente littéraire qui devait durer jusqu'à la venue de Chateaubriand et dont le Génie du Christianisme 2 fut la dénonciation solennelle. A partir de ce livre, qui ouvre le siècle, il n'y a plus qu'une manière d'avoir du talent, c'est de savoir écrire, et non plus à la mode de la Harpe, mais selon les exemples d'une tradition invaincue, aussi vieille que le premier éveil du sens de la beauté dans l'intelligence humaine.

Mais la manière du dix-huitième siècle3 répondait trop bien aux tendances naturelles d'une civilisation démocratique; ni Chateaubriand, ni Victor Hugo ne purent rompre la loi organique qui précipite le troupeau vers la plaine verte où il y a de l'herbe et où il n'y aura plus que de la poussière quand le troupeau aura passé. On jugea inutile bientôt de cultiver un paysage destiné aux dévastations populaires; il y eut une littérature sans style comme il y a des grandes routes sans herbe, sans ombre et sans fontaines.
Remy de Gourmont

21.6.06

Lovecraft, guerrier de caoutchouc (1)

« The Shadow over Innsmouth » ; nouvelle, in Omnibus3, Grafton Books ed, 1985 »


je
« Durant l’hiver 1927-8 le gouvernement fédéral lança une […] enquête tenue secrète dans l’ancienne ville portuaire d’Innsmouth, Massachusetts, suivie d’arrestations en masse et du dynamitage d’un grand nombre de maisons décaties, mangées par les vers et supposées inhabitées sur les quais. […] C’est moi qui épouvanté dans les premières heures du 16 juillet 1927 ai fui Innsmouth, et dont les appels pour […] une action gouvernementales ont été à l’origine de cette opération. […] Raconter ceci […] m’aide […] à réfléchir sur une décision terrible que j’aurai à prendre un jour ou l’autre. »
Je, Narrateur, toujours, toujours masculin, toujours blanc, issu de vieille famille fortunée, ou bien ruinée, établie dans le Massachusetts dès les premières heures de l'Amérique. Je, célébrant son Coming of Age, rite de passage à l'âge adulte, en accomplissant son Tour de Nouvelle-Angleterre, je, cherchant à tracer les origines de sa famille du côté maternel, faisant escale par hasard à Innsmouth, de trouble réputation, à l'embouchure du fleuve --- « […] une ville capable d’inspirer tant de dégoût chez ses voisins, pensais-je, devait être suffisamment inhabituelle pour attirer l’attention du touriste. »
Je, à la surface, touriste.

ils
Je en train de découvrir une ville repliée sur elle-même, vivant en autarcie, des hommes en train de muer, des humains de passage qui tentent de se fondre avec les rues étroites qui sentent les poissons qu'ils sont en train de devenir.
Ces « muants » poursuivent une évolution parfaitement naturelle en ce qu'en eux les gènes d'une race de créatures-poissons se mêlent aux gènes humains.
Des humains (les ancêtres) un jour ont répondu à l'appel du fond et ont accepté d'engendrer une lignée mi-homme mi-poisson dont ces passants sont les coupables descendants.

(elles)
Dans les nouvelles de Lovecraft, les femmes sont les reines de mondes obscurs et survivants, la dernière marche, tue, de la ligne maternelle, des accouchées ayant prêté leur corps à des créatures étrangères. Hors de toute curiosité (elles) sont des portes ouvertes, des lignes directes entre civilisation, certitude, et le reste, mélanges aux tracés douteux, le monstrueux. (Elles) génèrent le coupable, mais (elles) sont aussi la possibilité de passer à autre chose. Sortir.

dedans
De par son existence, Innsmouth dessine une limite entre le Dedans (Innsmouth) et le Dehors (la civilisation, la loi).
Innsmouth est une tache qui se répand, dont il faut braver les contours.
Alors bien sûr, panique. Je œuvre pour amener le Dehors, le gouvernement, à prendre connaissance de l'existence de ils, je devient le principal outil de leur extermination.
Le Dehors est une mesure, le réconfort, ce qui a le droit d'exister, de (se) passer.
Grâce au cri de je, les pieux de la loi cernent à nouveau un territoire propre, une marque entre civilisation et barbarie, entre humanité et le reste.
Mesurer l'affolement à l'aune de la loi.


à suivre

Lovecraft, guerrier de caoutchouc (2)

confondre transformation et dégénérescence
La famille de je vit sur les valeurs gentilles du bien-né sur lesquelles elle a poussé (surface).
Ils, humains incertains, monstrueux parce qu'incertains, sont basanés, olivâtres, bâtards difficiles, mal-élevés, mal-éduqués et (probablement) mal-intentionnés. Ils ont le front bas, le regard en-dessous, inutile de préciser que lorsqu'ils parlent anglais, ils ont des voix et des accents profondément déstabilisants. Ces voix ne parlent pas, elles épellent, elles ânonnent, elles disent des mots séparés les uns des autres, dans une parodie de langage. Ou bien elles ouvrent la bouche sur un filet incompréhensible, un langage mâché, une nourriture barbare.

Ils commencent leur vie avec une apparence humaine qui les lâche en cours de route, leur transformation est évolutive, comme on dit « maladie évolutive », le temps ne les lâche pas, leur évolution répond aux injonctions d’une nature orchestrée à rebours, elle remonte le temps, l'homme issu des eaux retourne à l’eau, les cendres s’alourdissent.

Ils ne haïssent pas l’humain. Tout au plus ils s’en défont. Ils tachent de se fondre dans un quotidien qui les tirent vers le fond, de préserver leur intégrité aux yeux des hommes. Ils n'essaient pas spécifiquement de les envahir, c’est déjà fait puisqu'en eux le sang chaud est lentement traversé par le sang froid. Ils tentent de vivre leur vie stigmatisée d'ancien Blanc (mal) tourné sous une apparence humaine qu'ils n'ont pas choisie, comme ils n’ont pas choisi leurs géniteurs, qui sont des peaux qui se déchirent chaque jour un peu sur leur écailles et leurs pensées cachées.

Ils sont en mue, ne s'arrêtent pas, ne peuvent pas s'arrêter parce que leurs corps ne le permettent pas, mais au-delà de leurs corps, ce sont les hommes qui ne le permettent pas. Les hommes n'aiment pas les choses qui bougent, les corps chauds et froids en même temps, re-voir, re-faire, re-dire.
Brutes à cerner.

mélanges
La loi existe mais ce qui la dépasse est sans fond.
« M’étant fait une opinion désastreuse sur le nom de Marsh, j’accueillais avec réserve le fait qu’il apparaisse sur mon arbre généalogique ; de la même manière, je fus dépité par la remarque de Mr Peabody selon laquelle j’avais moi-même les vrais yeux des Marsh. »
Les effets ne sont pas encore visibles mais je est déjà au cœur du processus de transformation. Dedans passe Dehors, Dehors se tourne en Dedans, Dedans prend le pas sur la loi.
Je, après un bref passage par l'humanité, rattrapé par les passants abhorrés, privé au fil du temps de sa place, de son tracé.
Je, cerné.

Pour finir étranger à (m)on tour
Mais lui-même passé brute.
Plus rien contre quoi lutter, à moins qu'il ne veuille lutter contre sa chair, et pourquoi le ferait-il? Il est devenu l’autre, celui qu'il craignait lorsqu'il n'était qu'un Blanc pur, mais les valeurs du métèque sont maintenant sa chair de Blanc périmé.

Je plonge vers ses ancêtres, nouveau rite de passage qui le porte au-delà de ses espoirs, de ses désirs, là où ses espoirs et ses désirs de ce temps qui l'a vu chercher ses ancêtres puis les dénoncer, sont devenus caducs.

Retour au Bercail, je lâché par la certitude, par le monde auquel il a cru appartenir pour toujours, mais l’identité n'est pas une essence, elle n'est pas un bien en soi, une propriété, c’est un point de départ. L’identité est un organisme vivant, sujet à transformation, un corps qui contracte des virus, décline et repart, en abandonnant une partie de lui-même sur le côté.


à suivre

Lovecraft, guerrier de caoutchouc (3)


Les yeux ouverts
Le choix de son identité permet à je d’échapper à l’annihilation. Celui qui ne fait pas ce choix, ou ne le fait pas à temps, est ôté du monde, enfermé dans des lieux clos, des tentatives de Dedans. Il est l’impureté tue, incrustée dans la chair de la famille.
« […] si j’attendais plus, mon père me ferait probablement enfermer dans un sanatorium […]. »
Je est un survivant.

guerrier de caoutchouc
Le sang pur du narrateur, c'est la possibilité de remonter une lignée.
Je est le descendant de… et c'est ce qui se tourne contre lui, le défait.
Cette expérience exacte de la défaite à l’embouchure du fleuve commence avec la parole, même si c’est une parole de délation, se poursuit avec l'émergence de certains faits qui dé-tricotent la fabrique serrée de sa vie, ses ancêtres sont des ravisseurs, des bouchers qui séparent je de ils, comme on sépare la viande de l’os, et amène je, tournant le dos à ce qu’il tenait pour primordial jusqu’ici, à reconnaître ses ancêtres, puis à les rejoindre, assumant la continuité d’une lignée dans d’autres sens.

L’écriture est le dernier grand sursaut avant l’enfoncée et ce mouvement de la chair est celui de l’écriture. Ecrivant, je en vient à se confondre avec ils. Je suis celui qui écrit. Je suis un poinçon qui par une violente torsion du temps me serre contre mon histoire. Pris dans les contractions d’une identité devenue élastique, je, rejeton jeté comme le corps étranger que je suis devenu dans ma propre chair, jusqu'aux sons que je finirai par sortir de ma gorge.
Je débarrassé.

dehors
Alors bien sûr, mythologie, union d'une déesse avec un humain ou malédiction, Léto et les paysans de Lycie, mais aussi image d’une humanité certaine, créatures humaines au fond de l'eau, au fond d'elles-mêmes, qui n'ont pu éviter un Coming of Age, un Coming Out (se dé-couvrir) - parce que cela était inscrit dans leur chair, mais finalement et surtout parce que cela est nécessaire à leur évolution d'être vivant, à leur identité d'humain en cours.
Processus inéluctable, on peut le ralentir pas l'arrêter, parce qu'il ne s'agit pas au fond de détruire des créatures, il s'agît d'empiéter sur des identités. Les nôtres.
Passage nécessaire par la sortie, sortir de l'humain, de la civilisation.
Demain ?


ibarat

6.6.06

Touraine et les femmes

Alain Touraine défend dans son dernier ouvrage, Le monde des femmes, des théories tout à fait surprenantes sur le « post-féminisme ». La première est que la question de l’inégalité homme-femme ne se pose plus autant sur le plan professionnel. Les femmes, dit-il, « ont largement pénétré les activités marchandes, c’est-à-dire les professions qui remplacent les services non marchands traditionnellement assurés par les femmes, et qui sont aussi ceux où les activités sont le plus mal payés ». Quand on sait que seules un quart des ingénieurs et 15 % des chefs d’entreprises sont des femmes, contre 98 à 99 % des assistantes maternelles et employées de maison, on reste sceptique.
Puis, Alain Touraine regrette que les femmes ne soient considérées comme des actrices sociales que quand « leur action est inscrite dans un mouvement collectif organisé ». D’après lui, elles sont de plus en plus convaincues que leur « développement personnel » ne passe pas par « une participation élargie à la vie professionnelle mais par la transformation de leur vie privée, de leur rapport à leur corps, de la construction de leur sexualité ». Dans la foulée, l’auteur, qui dit pourtant rejeter toute définition essentialiste ou naturaliste des genres, affirme que l’homme, contrairement à la femme, « construit le sens de son existence, sa raison d’être, à partir du travail, de la guerre et de la responsabilité ». Or, grâce aux femmes, la volonté de « conquête du monde », si masculine, s’effacerait dans notre société devant celle de la « construction de soi ». Par quelle magie ? Quels moyens utilisent les femmes pour cela ? Quels sont les mécanismes qui permettent cette réhabilitation de l’espace privé dans notre société ? Le livre reste assez mystérieux sur ce plan. On comprend simplement que le nouveau féminisme est très lié aux mouvements gays et lesbiens qui réfléchissent à la redéfinition des genres. Il est aussi moins politique et agressif qu’autrefois.
Un texte plein de paradoxes donc. Le principal paradoxe se trouvant dans les remerciements au début de l’ouvrage. Alain Touraine y rend hommage à sept chercheuses, qui ont signé des rapports sur ces thèmes. « Elles ont été associées à toutes les étapes du travail », écrit-il. Mais leur nom n’apparaît pas sur la couverture de ce livre, qui, au bout du compte, donne très envie de renouer avec un féminisme extrêmement politique et agressif.
Naïri Nahapétian