Un quotidien peuplé des bruits de la rue, fait de petits gestes, entre le samovar et le jardin en fleurs. De brèves histoires de femme, infiniment subtiles, qui racontent, au fil de l’ennui, le temps qui passe… Les nouvelles de l’auteure iranienne Zoyâ Pirzâd semblent ainsi répéter un même récit, celui d’un enfermement sans fin, où l’on trouve néanmoins des ouvertures. Une fenêtre, souvent au centre de ses textes, d’où la narratrice guette son mari, observe un double féminin, quand elle ne s’accroche pas, sous la forme d’un moineau, aux « faïences blanches et craquelées » du rebord.
Ce sont des histoires pleines de non-dits, qui parlent notamment de la guerre en l’évoquant à peine : « le ciel s’est fâché, il a cessé de pleuvoir » dans « Sur le rebord de la fenêtre ». Dans les « Sauterelles », les habitants d’une ville barricadés chez eux pour se protéger, sont réduits à l’état de « gros tas de chair informe muni de quatre moignons ». Plus explicitement, le personnage du « Mug » demande à une femme trouvée dans une vielle photo : « dans quelle guerre votre fils et votre mari ont-ils été tués ? » Mais celle-ci ne répond pas.
Ce sont aussi des nouvelles peuplées de surnaturel, qui épousent ce que le chercheur Christophe Balay, traducteur du recueil, décrit comme la forme de prédilection de la littérature iranienne d’aujourd’hui : la « technique du miroir brisé », inspirée de l’architecture persane (1). Avec ses textes finement tissés, Zoyâ Pirzâd dessine ainsi un univers où l’individu ne réussit à s’exprimer qu’à travers une multitude de fragments aux sens cachés.
Naïri Nahapétian
(Ed. Zulma, 155 p., 16,50 euros)
(1) « Littérature et individu en Iran », Christophe Balay, in Cemoti n° 26.
1.4.07
Les gadoues par Philippe Delepierre
Ce n’est pas par hasard que les héros des romans de Philippe Delepierre sont souvent des enfants. Dans une langue truculente et poétique, semée d’argot, pleine de jeux de mots, celui-ci raconte en effet le pouvoir immense de la résilience. Ainsi, Gil, qui habite une petite ville ouvrière du Nord de la France dans les années 60, voit dans les gadoues, les boues fétides de la décharge voisine, un « filon » où pêcher toutes sortes de marchandises à revendre. Malgré les moqueries du voisinage, il ne s’afflige jamais du sort de son demi-frère trisomique : « Lui, le vilain petit canard, le péché originel […], face de lune hilare, petits cheveux noirs et raides, pommettes hautes et luisantes, descendant de Gengis Khan, prince des steppes, frère des Huns pourfendeurs des Romains, Trisomic-Marcel, mon pote, mon grand frère. » Comme Fred Hamster et Madame Lilas (éd. Liana Lévi, 2004) qui racontait le sort d’une immigrée algérienne à la même époque dans cette même bourgade, ce roman est de bout en bout un hymne à la tolérance. Sans misérabilisme. Ni angélisme : ainsi, Gil n’a aucune envie de travailler à l’usine, car les carreleurs, menuisiers, maçons, plâtriers que son père lui présente comme des « as », sont à ses yeux « des artistes », certes, mais condamnés à répéter « les mêmes gestes toute leur vie ».
Les Gadoues renoue par ailleurs avec une tradition du roman décrivant une enfance populaire, qui, des Ritals de Cavanna à Ouvrière de Franck Magloire (éd. de l’Aube, 2002), s’ouvre sur de beaux portraits de mater dolorosa. Ici, c’est Marie-Rose, la mère de Gil, dont le petit garçon, qui craint à tout instant qu’elle ne sombre « dans la grande déglingue », va soudain décoder l’histoire secrète.
Naïri Nahapétian
(Ed. Liana Lévi, 350 p., 18 euros)
Les Gadoues renoue par ailleurs avec une tradition du roman décrivant une enfance populaire, qui, des Ritals de Cavanna à Ouvrière de Franck Magloire (éd. de l’Aube, 2002), s’ouvre sur de beaux portraits de mater dolorosa. Ici, c’est Marie-Rose, la mère de Gil, dont le petit garçon, qui craint à tout instant qu’elle ne sombre « dans la grande déglingue », va soudain décoder l’histoire secrète.
Naïri Nahapétian
(Ed. Liana Lévi, 350 p., 18 euros)
Inscription à :
Articles (Atom)